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Le baseball à Montréal au 19e siècle

Par Patrick Carpentier

Patrick Carpentier est historien en bâtiments, membre fondateur du chapitre québécois de la Société américaine de recherche sur le baseball. Il effectue des travaux sur la Ligue de baseball internationale de l'est de 1895-96 ainsi que sur les vieux parcs et stades de balle montréalais.


Le baseball à Montréal au 19e siècle.
Lorsque le 20e siècle éclaire Montréal pour la première fois, le baseball est le sport favori des Montréalais. Difficile à croire pour une ville dont la réputation est d'être la Mecque du hockey. La chose est d'autant plus unique que le baseball est un sport américain transplanté dans une ville partageant une culture britannique et française. Qui plus est, la crosse, le sport national canadien, a porté ombrage au baseball tout au long du 19e siècle. Grâce à des bâtisseurs acharnés, des joueurs et des équipes formidables, le baseball s'est implanté dans la métropole et est devenu l’activité la plus populaire en ville au début du 20e siècle, pavant ainsi la voie aux fabuleux Royaux des années suivant la Seconde Guerre mondiale et plus tard aux Expos.

Un terrain propice
Les jeux de balles étaient connus des Européens depuis le Moyen-Âge, mais c'est durant le 18e siècle en Angleterre qu'ils devinrent véritablement populaires parmi la population. Les colons britanniques les amenèrent avec eux lors de leur traversée de l'Atlantique et des jeux comme les "trap ball", "one-old-cat" ainsi que le "base ball" anglais étaient très populaires dans les colonies américaines. Qui sait, les loyalistes américains quittant pour le Canada après la Guerre d’indépendance ont peut-être amené ces ancêtres du baseball avec eux à Montréal? Par ailleurs, les jeunes Français connaissaient également les jeux de balles ressemblants au baseball moderne. La balle empoisonnée ainsi que la thèque étaient joués en France, mais il semble improbable qu'ils aient été présents en Nouvelle-France. Ainsi, nous n'avons aucune preuve que des jeux de balles étaient joués à Montréal au 18e siècle.

Par contre, il existait au Québec durant tout le 19e siècle un jeu de balle d'origine traditionnelle. La "balle noire" (aussi appelée "balle canadienne") était jouée par de jeunes adultes et des enfants et est demeurée très populaire jusqu'au début des années 1900. Le jeu empruntait au "trap ball" et à la thèque ce qui est une preuve que ces deux jeux devaient être connus des Canadiens français du 19e siècle. Il est impossible de déterminer avec précision quand la balle noire est apparue au Québec.

On raconte que les militaires britanniques sont les premiers à jouer à des jeux de balle à Montréal. Selon des contemporains, des parties de balle sont jouées sur le Champs-de-Mars dès les années 1840. Situé sur la rue Craig (Saint-Antoine) entre les rues St-Gabriel et Gosford, le champ était utilisé pour les exercices militaires durant le régime français et cette vocation se poursuit après la Conquête. On présume que des jeux de balle puis de baseball y sont joués de façon intermittente jusqu'à la fin des années 1860. Le champ est au début du 19e siècle le seul espace vert de Montréal assez grand pour accommoder la pratique du sport.

Un nouveau passe-temps
Le premier véritable club de baseball de Montréal fut le Montreal Base Ball Club (MBBC), fondé en 1869 avec l'aide de John Horn, un Montréalais vivant à New York.Plus un club social que sportif, le club ne joue qu'une demi-douzaine de parties lors de sa première saison, mais organise des réunions de ses membres régulièrement. Sa première partie est jouée le 26 juin 1869 sur le terrain de cricket de la rue Bishop. Suivant l'exemple du MBBC, un club affilié au Collège Ste-Marie voit le jour puis un autre composé d’employés d’une manufacture de verre, le St-Lawrence. Au mois d'août, quatre clubs sont en activité à Montréal et Horn invite le MBBC à se rendre dans la métropole américaine pour jouer contre les meilleurs clubs new-yorkais de l'heure. Bien qu'alléchante, l'invitation sera refusée.

Le 20 août 1870, le club de Horn, le Knickerbocker de Brooklyn, débarque à Montréal pour jouer une partie contre le MBBC. Trop fort, il inflige une défaite de 51 à 22 aux Montréalais. C'est la première rencontre internationale de baseball à Montréal. Le 29 août 1872, les fameux Red Stockings de Boston en tournée dans l’est du Canada jouent à leur tour contre le MBBC et le défait par 63 à 3. Les Bostonnais comptent trois futurs membres du Temple de la renommée du baseball en leur rang, George et Harry Wright ainsi que le lanceur Albert Spalding. Entre-temps, les autres équipes de Montréal se disputent les honneurs du championnat de la province avec des clubs de l’extérieur de la ville. Le St-Marie est sacré champion en 1870 et 1871et l’équipe du Collège de St-Laurent en 1872. À ce moment, la plupart des joueurs de baseball de la ville sont anglophones.

Il faut attendre l'année 1873 pour voir un premier club strictement francophone être formé à Montréal. Composé de membres de l'Union des typographes, le club "Jacques Cartier" voit le jour au début de mai. Le club avait la ferme intention de défier les meilleurs clubs américains, mais il se résigne toutefois à jouer des parties entre ses propres membres tout au long de l'été. Les années qui suivent voient le baseball gagner graduellement en popularité. En 1876, une association de joueurs de baseball existe à Montréal alors que l'année suivante pas moins de quatorze clubs sont en activité dans la ville.

Une affaire sérieuse
Au tournant des années 1880, le baseball à Montréal est toujours moins populaire que la crosse, sport national canadien de l'époque. Les joueurs qui le pratiquent sont encore principalement anglophones, bien que l’on commence à retrouver quelques francophones au sein des clubs de la métropole.

Le baseball jouit cependant d'une popularité
incontestée parmi les étudiants des collèges classiques de Montréal.

Plusieurs joueurs qui y sont formés dans les années 1880 connaîtront plus tard de belles carrières pour les clubs de baseball amateurs de la ville.

Le baseball entre lentement mais sûrement dans les mœurs des Montréalais. Ainsi, la réputée Montreal Amateur Athletic Association (MAAA) décide, en 1887, de créer un club de baseball et de commanditer une nouvelle ligue, la Montreal Amateur Base Ball League, au sein de laquelle son club joue avec les clubs Beaver, Gordon et Clipper, trois équipes déjà bien connues des amateurs montréalais. Le Beaver dominera outrageusement la scène du baseball montréalais entre 1884 et 1888, anéantissant toutes les équipes qui s’amènent sur son passage. Mené par les frères Cuthbert du quartier Pointe-Saint-Charles, le Beaver contribue à faire de la période un véritable âge d’or du baseball anglophone à Montréal. À preuve, 21 clubs existent à Montréal en 1887. Cependant, la longévité des clubs formés à cette époque est fort variable. La plupart ne survivent que le temps d'une saison.

Cette effervescence fait obtenir à Montréal sa première chance dans le baseball professionnel organisé américain alors que l'équipe de Buffalo de la Ligue Internationale déménage dans la métropole au mois de juin 1890. Composée uniquement de joueurs américains inconnus de la population montréalaise, l'équipe quitte une semaine plus tard pour Grand Rapids au Michigan. Peu de temps après, le club d'Hamilton, en difficulté financière, est déménagé à Montréal. La ligue cesse ses opérations quelques semaines plus tard. L'équipe n'avait gagné que trois fois en neuf rencontres et n'avait attiré qu'un nombre limité de spectateurs. Commence alors plusieurs années de stagnation qui verront le baseball retomber au rang de sport mineur dans la Métropole.

Une nouvelle ère
La formation de l’Association athlétique d'amateurs le National en 1894 aide à populariser à nouveau le baseball, cette fois-ci parmi la population francophone de Montréal. Son club de baseball voit le jour au début de 1895 et forme immédiatement avec les clubs de Plattsburgh dans l'État de New York et celui de St. Albans au Vermont la Ligue internationale de l'est. Bien que les clubs américains soient formés de joueurs professionnels des Ligues mineures, le National fait bonne figure avec ses joueurs strictement amateurs et termine troisième sans jamais être déclassé. De nombreux joueurs issus des collèges classiques se distinguent au cours de la saison dont le lanceur Louis Belcourt. C'est le début d'une vague de popularité du baseball jamais vue jusque-là à Montréal.

En 1896, une controverse majeure frappe le monde du baseball montréalais. Le restaurateur Théotime Lanctôt vise à doter Montréal d'un club professionnel. D'autres sportifs de la ville se joignent à lui et complotent pour exclure le National de la ligue internationale de l'est et le remplacer par leur club, le Montréal. La chose est faite en avril et le Montréal devient alors le premier club local entièrement professionnel de la métropole. Furieux, les dirigeants du National montent une campagne de dénigrement envers le Montréal et font tout pour leur retirer des partisans. En proie à d'énormes difficultés financières, le Montréal cesse ses activités au mois d'août avec un dossier six victoires et sept défaites. Le National poursuit ses activités comme club indépendant et demeure l’équipe favorite des Montréalais.

Maintenant reconnue comme une véritable ville de baseball, Montréal obtient une autre chance dans le baseball professionnel américain alors que le club de Rochester termine la saison 1897 dans la métropole.La vague de baseball qui déferle sur la ville depuis 1895 couronne l’entreprise de succès bien que l’assistance aux parties ait été décevante, résultat du piètre rendement de l’équipe. Cette année-là, Louis Belcourt devient le premier Québécois à jouer pour un club du baseball mineur américain installé à Montréal. Il obtient d’ailleurs la première victoire du nouveau club à Montréal le 24 juillet 1897. Le club surprend tout le monde l'année suivante en remportant le championnat de la ligue avec dans ses rangs Eugène Payette, un jeune joueur qui gravitait au sein des clubs indépendants de Montréal depuis déjà un certain temps. La fièvre du baseball professionnel s'empare de Montréal. C'est le début de l'aventure des fabuleux Royaux dans la métropole.

Sous l'impulsion du club montréalais Le Mascotte et conséquence de l'activité accrue du baseball et de l’arrivée des Royaux, un certain nombre de clubs indépendants de la métropole et de sa région immédiate forment en 1898 la "Ligue de base-ball de la Province de Québec" (Ligue provinciale). Se voulant avant tout un véhicule de promotion du club Mascotte, la ligue regroupe à sa première année trois clubs montréalais ainsi que ceux de Saint-Jean, Sorel et Saint-Hyacinthe, trois bastions du baseball francophone dans la Province. Le Mascotte remporte le championnat lors des cinq premières saisons de la ligue faisant du club une véritable institution dans le Montréal francophone. L'équipe joue ses parties dans un stade spécialement conçu pour lui à l'angle des rues Ontario et Delorimier. C'est sur cet emplacement que sera construit 30 ans plus tard le domicile des Royaux, le Stade Delorimier.


Photo 1: Le Champ-de-Mars de Montréal en 1830. C'est à cet endroit que les principaux évènements sportifs de la ville se déroulaient à l'époque.
Source: Musée McCord

Photo 2: Les membres du Montreal Base Ball Club posent pour la caméra en 1872. Cette équipe a affronté les redoutables Red Stockings de Boston la même année.
Source: Musée McCord

Photo 3: Des étudiants du collège Sainte-Marie de Montréal jouant à la balle à la fin du 19e siècle.
Source: BAnQ

Photo 4:Une partie de baseball des Royaux de Montréal à leur domicile du Parc Atwater au début du 20e siècle.
Source: BAnQ

Photo 5: Louis Belcourt (1874-1944) lanceur étoile du National et premier québécois à jouer dans le baseball mineur pour une équipe de Montréal.
Source: BAnQ, Le Monde illustré, vol. 13 no 643. p. 279 (29 août 1896)

Sport et Société remercie Patrick Carpentier pour sa collaboration.

3 août 2012


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