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Il y a 40 ans : Le premier choc Ali-Frazier n'a pas épargné le Québec

Par Serge Gaudreau

Sport et Société publie ici un texte de l'historien Serge Gaudreau à propos d'un événement de boxe qui s'est déroulé au début du mois de mars 1971.

ali-frazier_1971Avec 47 centimètres de neige et des vents violents qui mettent à mal le réseau routier, une tempête aux proportions historiques paralyse le Québec le 4 mars 1971. S'abattant sur une province déjà aigrie par un hiver particulièrement brutal – environ 350 centimètres de neige à Montréal, un record –, elle entrera dans les mémoires comme « la tempête du siècle ».

Une affaire de gros sous

L'expression n'est pas nouvelle. Pas plus que celle de « combat du siècle », que des promoteurs ont pourtant réussi à imposer depuis janvier pour mousser le championnat du monde des poids lourds qui aura lieu à New York le 8 mars 1971 entre le champion Joe Frazier et l'ex-champion Muhammad Ali. D'autres matchs de boxe célèbres – Jack Johnson-Jim Jeffries (4 juillet 1910), Jack Dempsey-Georges Carpentier (2 juillet 1921), etc. – ont également hérité de ce titre pompeux qui, règle générale, s'est avéré injustifié sur le plan sportif.

Le but de l'opération, vendre des billets, reste cependant le même. Et à l'approche du 8 mars, le succès des promoteurs Jerry Perenchio et Jack Kent Cooke est indéniable. L'Amérique n'en a que pour cette rencontre qui monopolise les couvertures des revues sportives, captant même l'intérêt de plusieurs magazines d'actualité à fort tirage, dont la une est consacrée aux deux protagonistes, ainsi que des médias électroniques.

En l'espace de quelques heures, les 20 000 places disponibles au Madison Square Garden de New York trouvent preneurs à des prix variant entre 20 à 150 $, pour une recette globale de 1.3 million de dollars. Mieux encore, la retransmission de l'événement en circuit fermé, sur l'ensemble du globe, offre la possibilité de multiplier ce montant de façon exponentielle. Si les 2.6 millions de dollars générés en septembre 1927 aux guichets par la revanche entre Gene Tunney et Jack Dempsey demeurent un record, cette somme impressionnante reste pâle par rapport aux dizaines de millions qui seront versés sur tous les continents pour la collision Ali-Frazier.

Cette surenchère commerciale frappe l'imagination, au moins autant que le combat lui-même. Ce n'est pas la manchette « Fight of the Century » ou « Clash of the Champions » qui orne la couverture de la revue Time en mars 1971, mais bien « The $5,000,000 Fighters », allusion au cachet que se partageront Frazier et Ali. Personne ne se doute alors que, trois ans plus tard, George Foreman et Ali toucheront chacun cette somme astronomique pour monter dans la même arène à Kinshasa, au Zaïre.

Dans l'arène politique

Il n'y a en 1971, comme en 2011 d'ailleurs, qu'un nombre limité de personnes susceptibles de payer pour assister à une rencontre sportive, quelle qu'elle soit. Le défi pour les promoteurs consiste donc à donner à un événement un cachet particulier lui permettant de dépasser le cadre sportif et de rejoindre un large public.

Dans ce cas, la seule présence de Muhammad Ali suffit à assurer la notoriété du combat du siècle. Avec son style unique, son bagou, ses poèmes et ses flamboyantes prédictions, le jeune Cassius Clay avait déjà réussi à se démarquer des autres athlètes. Mais c'est en devenant musulman, en 1964, et en refusant peu de temps après de joindre les rangs de l'armée américaine, que le champion du monde prend vraiment une autre dimension. Lorsqu'il effectue un retour à la boxe en octobre 1970 à Atlanta, trois ans après qu'on lui ait retiré son permis et son titre, il n'y plus beaucoup d'Américains qui ne connaissent Muhammad Ali et qui, surtout, n'aient une opinion tranchée sur lui.

En ce sens, la rencontre du 8 mars n'est pas tant une élection entre pro-Ali et pro-Frazier, qu'un plébiscite opposant pro-Ali et anti-Ali, deux groupes passionnés, au diapason de cette période bouillonnante que le conflit au Viêt-nam continue d'enflammer.

Un match Ali-Frazier avait déjà assez d'attrait pour aguicher le monde sportif. La perspective de voir deux champions poids lourds invaincus s'affronter était à elle seule une garantie de réussite. La confrontation classique entre le boxeur et le cogneur, le gueulard et l'homme tranquille, était également de nature à titiller la curiosité des amateurs de pugilat.

Sans la polarisation autour d'Ali et de ses positions controversées, et sans le contexte politique et social explosif du début des années 1970, ce match n'aurait toutefois été qu'un happening sportif. Un événement d'envergure, certes. Mais pas au point de susciter cet engouement qui, à l'instar des matchs Jack Johnson – Jim Jeffries (le champion noir vs l'ex-champion blanc) ou Joe Louis – Max Schmeling (le champion américain et l'aspirant allemand), souffle tous azimuts, captivant même des gens que la boxe laisse indifférent ou pour qui elle n'est qu'un exercice barbare.

Une embellie dans le ciel de la boxe

Soudaine et intense, cette fièvre pour la boxe est d'autant plus étonnante qu'elle survient au cœur d'une période difficile pour ce sport. En effet, les nostalgiques se souviennent peut-être de l'atmosphère fébrile précédant le 8 mars 1971 comme du moment fort d'une époque faste pour le pugilat, d'un temps révolu où celui-ci défrayait encore les manchettes sur une base régulière.

Dans les faits, Ali-Frazier marque plutôt le retour à l'avant-scène de la boxe. À la fin des années 1960, certains parlaient même de son déclin irréversible. Bien qu'ils ont le respect des amateurs, ses champions les plus connus – Bob Foster, Jose Napoles – n'ont pas le charisme pour faire courir les foules.

Même Joe Frazier, qui a établi sans équivoque son ascendant sur les lourds, n'apparaît pas sur le radar des athlètes les plus populaires en Amérique. Sa conquête du titre mondial, version new-yorkaise, contre Buster Mathis, et sa reconnaissance universelle, contre Jimmy Ellis, ont contribué à faire connaître le style énergique de Smoking Joe. Rien à voir toutefois avec l'effervescence suscitée par le retour d'Ali qui, le 7 décembre 1970, fait salle comble au Garden de New York pour son affrontement avec Oscar Bonavena, ce que Frazier n'a pu réussir contre Mathis et Ellis, même avec le titre en jeu.
Cette baisse de visibilité s'explique également par d'autres facteurs, dont la prolifération et le rayonnement des circuits professionnels – football, basketball, etc. – qui profitent d'une couverture médiatique à la hausse. Jadis un des acteurs majeurs sur la scène sportive, la boxe, dont les structures et les stratégies de mise en marché ont somme toute peu évolué, apparaît maintenant comme un personnage de plus en plus secondaire, un poisson dont la croissance n'a pas suivi celle du bocal dans lequel il nage.

« Sans moi, la boxe va mourir », se plaisait à dire Ali pour décrire son impact sur son sport. Pas tout à fait. Son retour, et le match qu'il livre à Joe Frazier le 8 mars 1971, n'en constituent pas moins un nouveau départ, le prélude à une décennie extrêmement profitable portée par d'autres supermatchs – Ali-Foreman, Ali-Frazier II et III – , de nouvelles têtes d'affiche – Roberto Duran, Carlos Monzon, etc. – , le film Rocky, le passage chez les pros des médaillés olympiques de Montréal, en 1976, et une présence accrue sur les chaînes américaines de télévision. Imprévisible en 1970, ce contexte permettra à la boxe de trouver un nouvel élan. « Sans moi, la boxe va mourir », répétera Ali après chacune de ses nombreuses retraites, entre 1975 et 1980. Cette fois, la prophétie n'aura pas la même résonance.

À l'heure de New York

En plus de ce damné hiver qui n'en finit plus, les Québécois ont eu bien des sujets de conversation pour meubler les derniers mois. Si nous savons aujourd'hui que la crise d'octobre 1970 marquera l'apogée – et à toutes fins pratiques la conclusion – , des épisodes terroristes, il s'en trouve plusieurs à ce moment pour penser qu'une résurgence des actions violentes et des enlèvements politiques est encore possible.
Ce climat d'incertitude est partiellement allégé par un contexte sportif plutôt favorable. Encore dans leur phase pionnière, les Expos, avec Claude Raymond, ont dépassé leur objectif de 70 victoires en 1970. Les Alouettes ont fait mieux, remportant une improbable coupe Grey, la deuxième de leur histoire, mettant un terme à une interminable disette de 21 ans. Enfin, le Canadien, après avoir été piteusement évincé des séries en 1970, connaît une saison plus inspirante. Peu d'experts se risquent néanmoins à pronostiquer un 16e « printemps glorieux » au Tricolore, encore moins l'émergence éventuelle d'une nouvelle dynastie dont la figure de proue sera Guy Lafleur, un jeune prodige des Remparts de Québec qui brûle la Ligue junior du Québec.

Et la boxe là-dedans ? Le portrait est un peu moins rose. Les deux défaites consécutives que vient de subir Donato Paduano – Ken Buchanan (7 décembre 1970), Clyde Gray (8 février 1971) – ont tempéré l'enthousiasme de ceux qui voyaient déjà « l'ange du ring » s'illustrer sur la scène internationale. Dans son sillage, les jeunes comme Fernand Marcotte et Reynald Cantin sont encore en quête d'expérience.
Montréal demeure malgré tout une bonne ville de boxe. Sa riche tradition s'est enrichie depuis la fin de la guerre de plusieurs matchs mémorables – Castilloux-Greco, Greco-Dauthuille, Moore-Durelle – , contribuant à entretenir sa popularité et à lui garder un public fidèle. Même si les années 1960 n'ont pas été reluisantes, il y a encore au Québec une base d'amateurs fiable.

Ce terreau fertile, conjugué au spectaculaire battage médiatique qui s'orchestre au sud de la frontière, donne à penser que Montréal serait un endroit propice pour présenter le combat du siècle en circuit fermé. Devenue courante depuis les années 1950 et 1960 pour les championnats poids lourds, cette pratique est une véritable vache à lait pour la boxe qui en tire des revenus faramineux. L'intérêt entourant Ali-Frazier incite même des promoteurs à croire qu'ils peuvent se risquer à présenter le match hors des grands centres, tout en attirant des foules intéressantes. Jamais un match de boxe n'a « ratissé aussi large » : environ 370 salles en font la retransmission en direct en Amérique du Nord, plus 33 autres au Royaume-Uni. En tout, une vingtaine de pays présentent l'événement qui prend une dimension planétaire jamais atteinte auparavant.

Pendant quelques heures, la planète vit à l'heure de New York. Pour voir le combat sur « écran géant », environ 12 000 personnes laissent 143 000 $ aux tourniquets du Forum de Montréal, assez pour faire saliver n'importe quel promoteur habitué à offrir aux amateurs les efforts d'athlètes locaux…en chair et en os ! Le Colisée de Québec est pour sa part envahi par 9 326 fans, une foule qui dépasse, et de loin, toutes celles vues dans la Vieille Capitale pour une soirée de boxe depuis les belles années de Fernando Gagnon, au début des années 1950. Même des amphithéâtres en région, comme le Palais des Sports de Sherbrooke, présentent le combat du siècle. Avec des billets variant entre 6 et 15 $, à un moment où le salaire minimum est d'environ 1.50 $, l'affaire n'est pas donnée. La réponse du public est cependant à la hauteur des attentes.

Le combat du siècle aurait pu s'avérer un flop. La démesure qui l'entoure ne fait pas que des enthousiastes et il s'en trouve plusieurs pour déplorer que le public ait perdu son sens critique face à ce déferlement de publicité. Il ne s'agit, rappellent-ils, que d'un combat de boxe !
Sentiment qui se double, aux États-Unis, de l'indignation de voir un Ali riche et en liberté, alors que des dizaines de milliers de jeunes Américains risquent encore leur vie dans le sud-est asiatique. Ceux-là trouveront en partie leur compte avec la défaite de l'ex-champion, vaincu par décision par un Frazier au sommet de ses moyens.

On peut également avancer qu'un match Ali-Frazier terne ou conclu dans la controverse, comme la revanche Ali-Sonny Liston en 1965, aurait pu tuer dans l'œuf ce retour de la boxe, lui coller un œil au beurre noir durable. Le climat d'anticipation, l'importance des enjeux et, surtout, l'intensité de l'affrontement qui passera dans les annales, permettront au contraire de relancer ce sport.
C'est vrai aux États-Unis, bien sûr, mais aussi dans plusieurs coins du monde où le charisme et la personnalité d'Ali, même d'un Ali sans couronne, amèneront à la boxe une légion de nouveaux admirateurs. C'est le cas par exemple à Magog où un enfant de 7 ans, gavé jusque-là de hockey et de baseball, aperçoit pour la première fois de sa vie, sur la porte d'une charcuterie de la rue Laurier, une affiche de boxe annonçant la tenue du combat du siècle. Aurait-elle eu le même impact sans ce nom à la fois attirant et énigmatique : Muhammad Ali ? Désormais, il le verra en tout cas partout, des bulletins télévisés aux pages sportives du 9 mars où, même vaincu et photographié au plancher, le natif de Louisville donne l'impression de dominer toute la scène, comme si les réflecteurs ne pouvaient se détourner de lui.

Après celle qui a adopté Ali au cours des années 1960, une nouvelle génération s'apprête à sauter dans le wagon de l'ex-champion et à entamer avec lui la longue route qui le ramènera au sommet en octobre 1974. Dans le sillage de cette saga, la boxe s'engage dans un nouvel âge d'or qui, à la lumière de la situation actuelle chez les lourds, continue d'alimenter la nostalgie en Amérique du Nord.

Sport et Société remercie Serge Gaudreau pour son étroite collaboration

Photo : www.frankpicturesgallery.com
Dans ce site, une page est dédiée au grand photographe David Hume Kennerly.

15 mars 2011


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